Entre Montessori et Unschooling *, mon cœur balance : entre
cœur et raison, entre saut dans l'inconnu et filet de secours, entre
confiance en l'enfant et crainte de l’inspection... Comment
trancher sans regrets ?
Voici donc le premier d'une petite série d'articles reflétant
mes réflexions et mes pensées du moment sur la question : je
tiens à préciser d'entrée de jeu, qu'il ne s'agit que de mon point
de vue actuel, basé sur mon expérience de vie, mes questionnements
du moment, ma lecture d'articles sur le sujet (en anglais) et ma
relecture des ouvrages de Maria MONTESSORI.
Mon objectif est de mettre dans la balance deux approches d'IEF souvent envisagées en opposition : le Unschooling * (que l'on nomme aussi apprentissages autonomes ou naturels) et la pédagogie Montessori (je fais référence à cette pédagogie dans
le cadre de la structure où j'ai pratiqué ces deux dernières années et dans le cadre familial) ; il sera intéressant de voir dans quelle mesure ces approches peuvent se retrouver, voire s'enrichir l'une l'autre et se compléter !!!
Dans ce premier article, il sera surtout question des réflexions qui m'ont amenée à préférer pour mes enfants le cadre familial à celui de la structure montessorienne (où mes enfants ont été scolarisés ces deux dernières années et où j'enseignais en tant qu'éducatrice 6-12). Dans les articles qui suivront, je ne parlerai que des approches montessorienne et unchooling dans le cadre familial.
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Premier point : les périodes sensibles et les ambiances
correspondantes
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Repartons de la célèbre pédagogue italienne pour préciser
un point qui me semble essentiel : Maria MONTESSORI ne fait nullement
allusion, dans ses ouvrages, à une quelconque forme d'instruction en
famille.
Quand elle crée sa " Casa dei bambini " (Maison des
enfants), elle met au point une pédagogie adaptée à un groupe
d'enfants, elle cherche à proposer une " méthode " pour
un enseignement individualisé et différencié au sein d'un groupe,
dans une " ambiance " préparée, ou ce qu'on appellerait
maintenant communément une " classe ".
Dans sa façon de présenter l'ambiance, elle n'envisage pas de
mélange d'enfants qui ne sont pas dans une même période sensible. Pour
résumer très rapidement, elle parle ainsi du petit enfant, puis
de l'enfant et de l'adolescent ; nous avons l'habitude de parler
d'ambiances 0-18 mois (ou nido), puis 18 mois-3 ans (ou communauté
enfantine), et de 3-6, 6-9 et 9-12 (ou 6-12). Elle met donc au point une
pédagogie qui tient compte des besoins des enfants à chacun des
stades de la croissance humaine qu'elle a observés/étudiés.
Selon Maria MONTESSORI, l'enfant doit évoluer dans une ambiance
préparée et adaptée à son stade de développement ; pour
permettre cette évolution, il est important que les enfants qui
traversent les mêmes étapes de développement soient réunis dans
une même ambiance.
Et voilà déjà un premier point qui me pose question dans le cas de
l'IEF : l'impossibilité, au moins par périodes, de créer une
ambiance adaptée à l'âge de chacun des enfants de la fratrie (et
plus il y a d'enfants ou de différences d’âges, et plus les
choses se corsent !).
Quand on mélange dans un même espace (et je parle avec
l'expérience de plusieurs années d'IEF avec deux, puis trois
enfants d'âges rapprochés), une fratrie dont les périodes
sensibles de chacun sont différentes, il est difficile de poser
l'ambiance Montessori " pure " telle que décrite certes dans les ouvrages de Maria MONTESSORI mais dans le cadre d'une classe.
S'ensuit alors parfois le découragement d'essayer de faire ce qui est préconisé (dans les livres ou en formation) mais de ne pas réussir à obtenir le résultat escompté... Car oui, quand il fait le choix de la pédagogie Montessori, l'adulte a des attentes, qui, si elles sont censées ne jamais peser sur l'enfant, pèsent a contrario, me semble-t-il, fortement sur lui-même et sur sa responsabilité en cas d'échec...
Il y aurait bien entendu à approfondir sur ce point, mais le but
de ce premier article étant de " dégrossir " le sujet, je
m'en tiendrai pour le moment à ce constat et reviendrai
sur la question de l'ambiance dans un article plus détaillé (et suis ouverte à
toutes vos remarques sur cette question, et les suivantes !!!).
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Deuxième point : le regard porté sur l'enfant et le rôle de
l'éducateur
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Dans ses écrits, Maria MONTESSORI insiste énormément sur le
regard que l'on porte sur l'enfant, cet être en construction. Elle "
détrône " l'enseignant de sa position souveraine de détenteur
du savoir et fait émerger un nouveau positionnement de l'adulte : la
" maîtresse ", comme elle l'appelle (on parle maintenant
d'éducatrice et d'éducateur), doit avoir un rôle de guide : au lieu
de s'imposer, l'adulte s'efface au profit de l'enfant et du groupe et
permet ainsi à chacun de développer son autonomie et d'être acteur
de ses apprentissages.
Un des objectifs de l'adulte doit être de décrypter par son
observation de l'enfant sa période sensible et ne pas louper le bon timing pour faire la proposition de matériel qui correspond à son
besoin du moment (et non son envie !) ; l'adulte devient donc le
médiateur entre l'enfant et le matériel pédagogique prévu pour
répondre à ses besoins.
Maria MONTESSORI part toujours du besoin de l'enfant auquel
l'adulte doit répondre. Mais, dans ses écrits, elle en parle dans
le cadre d'une classe encore une fois ! Et, dans ce
cadre, comment l'adulte, sans matériel préparé et sans ambiance
adaptée, pourrait-il avoir les moyens de répondre aux besoins d'un
groupe de 10, 15, 20 voire plus de 30 enfants (elle parle d'ambiance
jusqu'à 40 enfants) ?!!
C'est là que l'outil pédagogique entre en jeu selon moi : le
matériel et sa progression si détaillée et logique permet de
contourner cette difficulté ; l'adulte a à sa disposition des
propositions toutes prêtes pour pouvoir les présenter aux enfants
en temps voulu.
L'éducateur, de par sa formation, est " équipé " pour
répondre aux besoins de chacun des enfants de son groupe : il n'y a
ni perte de temps, ni énergie à " gaspiller " à la
conception ou fabrication d'un matériel. Maria MONTESSORI l'a fait
pour les éducateurs et y a dédié sa vie. Tout est pensé, prêt et
utilisable en l'état (même si personnellement, ma vision de Maria
MONTESSORI en tant que femme scientifique avant tout (d'où le nom de
sa pédagogique scientifique) me laisse penser qu'elle aurait
continué d'évoluer et de faire évoluer ses outils et son matériel
si elle avait pu vivre des centenaires de plus...).
Dans le
cadre de l'IEF, le nombre d'enfant (même s'il peut être important
!) reste restreint par rapport au nombre d'enfants qu'il y a dans un
groupe classe. L'adulte, qui est aussi le parent, peut et doit prendre le
temps d'observer plus longuement chacun des, de ses enfants : il les
connaît intimement, et ce depuis leur prime enfance ; et entre là
une dimension affective qui est radicalement différente de celle que
l'éducateur a avec ses élèves...
Selon la pédagogie Montessori, l'adulte doit être un être
disponible pouvant apporter une aide à l'enfant qui le sollicite ;
il doit pouvoir répondre ou mieux, aider l'enfant à répondre aux
questions et aux difficultés qu'il rencontre au fur et à mesure de
sa propre expérience : n'est-ce pas là la définition de l'attitude
du parent " unschooler " ?!!
Voici d'ailleurs à ce sujet quelques extraits du
Décalogue
de l'éducateur selon Maria MONTESSORI qui me frappent au regard
des similitudes avec le positionnement de parent unschooler tel que
je le perçois :
" Soyez toujours prêts à répondre à l'appel de l'enfant
qui a besoin de vous, écoutez et répondez à l'enfant qui a recours
à vous (...).
Respectez l'enfant qui se repose (...) ou réfléchit à ce qu'il
a fait ou fera (...).
Ne l'appelez pas et ne le contraignez pas à une autre forme
d'activité.
Faites que votre présence et votre disponibilité soient
ressenties par l'enfant qui cherche, et demeurent cachées à celui
qui a déjà trouvé. "
J'aimerais vraiment le ressenti de parents unschoolers sur ces
quelques mots : ne font-ils pas écho en vous ? Peut-on trouver
point commun plus frappant entre l'approche de Maria MONTESSORI et
celle du Unschooling * ?
A la maison, l'adulte a plus de temps : du temps pour observer ses
enfants, du temps pour lire avec eux, du temps répondre à leurs
questions, du temps pour sortir et faire vivre des expériences
concrètes correspondant aux besoins de son ou ses enfant(s).
En classe, dans le cadre d'une structure, force est de constater qu'on ne peut pas sortir autant
autant qu'on le voudrait (devrait...) et que le matériel prend
parfois le relais pour permettre à l'enfant une manipulation
concrète et sensorielle qui ne peut se vivre autrement...
Dans le cadre de l'IEF, surtout si le couple le vit
ensemble et si le projet familial s'articule autour de ce choix de
vie, il devient possible de répondre aux besoins de chaque enfant,
souvent sans matériel mais en utilisant les ressources du quotidien
: sortie, lecture, exposition, musée et que sais-je encore... Est-il alors nécessaire de reproduire une ambiance
montessorienne à domicile ? Je reviendrai sur cette question dans un
autre article.
Mais voilà
déjà quelques raisons pour lesquelles je suppose que Maria MONTESSORI
aurait adhéré avec cette vision des apprentissages autonomes (tels
qu'ils sont présentés dans
le
DVD Être et devenir) :
- le respect du besoin de l'enfant, comme point de départ
de ses apprentissages ;
- l'importance de l'ambiance, comme étant de la responsabilité de
l'adulte ;
- et la liberté laissée aux enfants, comme condition
nécessaire à la réalisation de leurs besoins.
C'est pourquoi je ne pense pas que ces deux approches soient aux
antipodes l'une de l'autre mais bien qu'elles soient très similaires mais adaptées à deux réalités différentes : l'une dans le cadre
privé de la famille et l'autre dans celui, public, de la collectivité
et de l'école. Ce qui m'amène au dernier point de cet article.
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Troisième point : le cadre et les limites
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Au terme de 4 ans d'IEF et de 2 ans en école Montessori, je dois
constater que je trouve plus facile d'être à l'écoute de mes
enfants et authentique envers aux dans le cadre privé de l'IEF ;
l'école apporte la notion de collectivité, et de règles de la
collectivité, dont l'adulte doit être le garant mais qui ne
correspondent pas toujours aux règles familiales auxquelles nos enfants
sont habitués.
Selon la personnalité des enfants peuvent naître de
ce décalage école/maison des difficultés de positionnement avec
son parent-éducateur. Mon second fils, atteint de TED et possiblement autiste léger
(nous sommes en cours de diagnostic), a ainsi été très perturbé
par ce décalage entre maman à la maison et maman à l'école...
A
la maison, bien sûr, il doit aussi y avoir un cadre ; dans le cas de la mise en place d'une ambiance montessorienne, certaines règles seront donc de mise : matériel en exemplaire unique, attente d'une présentation pour utiliser un matériel, pas de détournement non constructif de ce matériel, reprise des activités présentées à l'enfant...
Le positionnement est différent dans le cas du choix du Unschooling * : le cadre est alors celui qui est posé (ou non) par la famille. Il est intéressant à ce sujet de lire les ouvrages de A. S.
NEILL sur la différence qui existe entre " licence " et " liberté ",
notamment dans son ouvrage au titre (très mal traduit en) français
La liberté, pas l'anarchie (bien que je sois loin d'adhérer
personnellement avec la globalité de sa vision de la liberté) : on
y comprend que pour Neill le seul cadre possible consiste à respecter soi-même et
les autres et à accéder à l'autonomie : cela ne rappelle-t-il
rien aux montessoriens ?!!
Voilà la liberté également présente dans les
ouvrages de Maria MONTESSORI : la liberté à laquelle on accède
grâce à l'auto-éducation, celle qui ne fait pas de l'enfant un
monstre en proie à ses pulsions et ses désirs, faisant tout ce dont
il a envie, non, mais un enfant dont la volonté intérieure est
intacte, qui sait aller vers ce qui est bon pour lui.
Cette liberté, dans le cadre du groupe et d'une structure, est aidée par le
matériel scientifique mis au point par Maria MONTESSORI : ce
matériel permet d'apprendre le respect de l'autre (un seul matériel
par classe), l'autonomie dans le travail (une seule présentation et
autant de reprises que nécessaires pour intégrer la notion), et
bien d'autres choses encore.
Mais à la maison, cette liberté et l'autonomie qui en découle
peuvent être plus grandes encore !!! Il n'y a pas la contrainte
extérieure de la famille de l'élève qui peut venir s'opposer, même
involontairement, à l'autonomie à laquelle l'enfant accède
progressivement. Je pense ici à cette petite fille dans ma classe
qui ne voulait plus préparer les collations alors qu'elle s'en
faisait une joie les semaines précédentes ; elle finit par m'avouer
que sa maman ne voulait pas qu'elle utilise seule un " couteau
qui coupe "...
Les règles qui seront fixées à la maison seront celles qui
correspondent à la vie de la famille ; il est d'ailleurs intéressant
de pouvoir, au moins en partie, les définir en famille avec les
enfants. Ces règles, ce cadre, sera donc nécessairement différent
pour chaque famille. Je repense ici à une discussion récente avec
une amie (Domi, si tu lis cet article !) au sujet de la fréquence
des douches, des horaires ou non de levers et de couchers des
enfants, des contraintes en terme d'alimentation, de visionnage
d'écran, et j'en passe...
Je ne pense pas qu'il soit possible, ni nécessaire, de définir
UN cadre au Unschooling * : ce qui est important pour une famille ne
le sera peut-être pas pour une autre et il me semble juste que les
enfants ressentent la cohérence qui existe vis-à-vis des choix de
leurs parents.
Car oui, tout parent fait des choix pour son ou ses
enfant(s) : choix d'un prénom, choix d'un mode de venue au monde,
choix en terme de nutrition, de santé, de scolarisation... L'enfant
n'est toujours libre que dans un cadre défini, défini par ses
parents notamment et aussi par le monde qui l'entoure...
Et nous voilà arrivés au terme de ce premier article : l'envie
ne me manque pas de le continuer mais ma liberté d'écrire a aussi
ses limites, en l’occurrence celle de mon besoin de manger et de
celui de ma famille !!!
Rendez-vous pour la suite, avec notamment la suite de ma réflexion
sur la notion de liberté, sur le rôle du matériel Montessori et la
mise en place de l'ambiance propice aux apprentissages : à bientôt
!!!
* Bien que je me réfère constamment au terme de "
Unschooling " sur mon blog pour que mon propos soit compris de
tous, je me suis rendue compte que cette appellation, qui se définit
en opposition avec l'école, ne me convient pas... Je lui préfère
déjà les propositions " apprentissages autonomes " ou "
apprentissages naturels " ; mais ma préférence va sans conteste
à l’expression anglaise " Life learners " que je trouve
bien plus juste et qui reflète plus justement mon envie profonde.